1 - Nick Carter : L'affaire Carruthers (Traduit et adapté par Jack Beagle) (Extrait)
Première partie : La machination du banquier
Chapitre 1 - Une drôle d’ambulance
Le matin du 10 novembre, à six heures et demie, le vigile de la Midland National Bank dégringola les escaliers de l’entrée de l’établissement bancaire et s’affala au pied d’un jeune agent de police qui passait par là. Du sang coulait en abondance de blessures au front et aux poignets. Son bras gauche pendait, inerte, et ses poignets meurtris portaient de profondes marques, stigmates d’une corde solidement serrée. Sans doute avait-il réussi à se défaire des liens qui l’avaient retenu.
— À l’aide ! À l’aide ! murmura-t-il à l’oreille de l’agent de police avant de perdre con-naissance.
L’agent, entré depuis peu dans les forces de l’ordre, était passablement inexpérimenté, mais, confronté à cet événement, sentit qu’il pouvait enfin faire la preuve de toute sa valeur.
L’heure n’était pas particulièrement matinale, sauf pour le quartier des affaires. Il restait donc deux bonnes heures avant que n’arrivent les commis ou les employés de banque.
L’officier Mullen, car tel était son nom, venait de prendre son service et sortait de deux jours de congé. Il se sentait tout à fait apte à ce travail. Cependant, il avait à choisir entre porter secours au blessé qui né-cessitait des soins immédiats, ou se précipiter dans la banque dont la porte était restée ouverte, comme le lui dictait son devoir.
L’établissement bancaire semblait sans surveillance. Il porta son attention sur le mourant tout en scrutant la rue dans les deux sens. Au loin, il remarqua un homme qui portait un sac. Celui-ci, les apercevant, fit halte.
— Hé, vous ! J’ai besoin d’aide, ici, cria Mul-len.
L’homme à la sacoche se hâta de les rejoindre.
— Restez auprès de lui pendant que j’appelle une ambulance et une patrouille, ordonna l’agent de police.
— Pourquoi une patrouille ? demanda l’inconnu. Une ambulance suffit. C’est le gardien de la banque ?
— Exact. Et la banque est encore grande ou-verte.
— Raison de plus pour ne pas appeler une pa-trouille. Ils vont tous débarquer ici, farfouil-ler partout et accaparer toute l’affaire. Vous ne serez plus que le brave petit gars qui a porté secours à un blessé.
— Mais… et lui ? balbutia l’agent. Je ne peux pas le laisser comme ça ?
— Pendant que nous perdons notre temps à pa-labrer, cet homme est en train de mourir. Je sais de quoi je parle ! insista l’homme.
— Et pourquoi donc ?
— Je suis chirurgien, et je peux m’occuper de lui pendant que vous allez jeter un œil à l’intérieur de la banque, répondit-il, se gar-dant bien de décliner son identité.
Le jeune agent de police le regarda au fond des yeux. Il hésitait encore. Comment pouvait-il se fier à cet inconnu ? Mais le désir de faire un coup d’éclat et de se démarquer de ses collègues fut le plus fort.
— D’accord, tout ça me paraît sensé ! Je pense que je peux vous faire confiance !
Sur ces bonnes paroles, Mullen laissa le blessé avec l’inconnu et se dirigea d’un pas assuré vers la banque. Il saisit sa matraque et gravit une à une les marches de la banque jusqu’à l’entrée. Il entra pru-demment et jeta un œil autour de lui à la recherche d’éventuels éléments de preuve. Certains indices lui laissèrent supposer qu’un crime avait été commis, lorsqu’il reçut à l’arrière du crâne un violent coup qui le fit tomber à terre.
Alors qu’il s’écroulait, à demi inconscient, il vit surgir trois silhouettes qui se saisirent de lui. L’un des mal-frats s’agenouilla sans ménagement sur sa poitrine et pressa ses doigts sur sa gorge. Pensant Mullen éva-noui, il se leva vivement et, sans prêter la moindre attention à ses deux compagnons, se dirigea vers la porte d’entrée.
Il passa la tête au-dehors et héla l’homme à la sa-coche.
— Hé, Jack ! Comment ça se passe de ton cô-té ? demanda-t-il d’une voix suffisamment forte pour qu’il l’entende.
— Tout va bien ici ! répondit-il de la même fa-çon. C’est comment, à l’intérieur ?
— Tout est OK ! T’es prêt ?
— On ne peut plus, mon vieux !
— L’horizon est dégagé ?
— Oui, mais faut pas tarder plus longtemps !
— Bien ! Fais venir l’ambulance !
Le copain de Jack s’exécuta et, les doigts dans sa bouche, poussa un sifflement strident. Un instant après, du coin de Broad Street surgit, cheval en tête, une ambulance de l’hôpital de New York. Le véhi-cule semblait plus vrai que nature. Il n’y manquait aucune des caractéristiques de ce genre de voiture officielle. Le cocher dirigea l’attelage avec une assu-rance qui aurait trompé la moitié des policemen de New York.
Cependant, si un témoin avait pu assister à cette scène, il n’aurait pas été au bout de ses surprises.
Le conducteur de l’ambulance sauta de son siège, tandis qu’un infirmier surgissait de l’arrière du véhi-cule. Trois hommes en uniforme de policier sortirent de la banque, chacun portant un lourd sac qu’ils jetè-rent l’un après l’autre à l’arrière de l’ambulance. Ils aidèrent ensuite le dénommé Jack à soulever le gar-dien blessé pour le déposer dans le véhicule. L’homme à la sacoche prit place à l’intérieur tandis que le pseudo-infirmier posté sur la marche arrière de l’ambulance fit sonner la cloche donnant l’ordre au cocher de se mettre en route. Celui-ci obtempéra et l’ambulance s’éloigna rapidement.
L’un des trois policiers retourna à la banque et ferma la porte, tandis que les deux autres prenaient la direc-tion de Broadway. Au coin de la rue, chacun partit de son côté.
Celui qui était resté sortit son bâton qu’il fit tournoyer comme si de rien n’était. Voyant que ses comparses étaient loin, il descendit tranquillement Wall Street en direction de l’East River, tourna par Exchange Place et de là, dans Beaver Street. Puis, l’esprit toujours serein, il gravit l’escalier qui enjambait les voies de chemin de fer et menait à la gare de Hanover Square. L’horloge sonna sept heures – l’heure de l’appel de la Compagnie d’assurance contre le vol, de la Compa-gnie du télégraphe, du commissariat de police et de la Compagnie d’Indemnisation Theit. Chacune s’assurait auprès du gardien qu’il n’y avait aucun problème.
Devant le silence persistant de celui-ci, les différentes compagnies dépêchèrent un de leurs employés pour en connaître la raison.
Ils arrivèrent tous en même temps et se retrouvèrent face à une porte parfaitement fermée et verrouillée.
Après qu’ils se furent observés quelques instants en chiens de faïence, l’un des hommes prit l’initiative de frapper à la porte de la banque. Après plusieurs es-sais sans résultat, le visage de Mullen apparut à la porte vitrée. Ensanglanté et boursouflé par les vio-lents coups que ses agresseurs lui avaient adminis-trés, aucun doute n’était permis sur ce qui venait de se passer.
— À l’aide ! À l’aide ! cria-t-il avant de s’évanouir.
Et ce fut ce récit que Nick Carter entendit ce même matin à dix heures, de la bouche des dirigeants de la banque.
(à suivre)